— Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise.

Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit:

«Pauvre petite!»

Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routière de France qu'elle avait consultée bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il n'y avait qu'à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; à Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu'à Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage.

Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et les recommencer le lendemain?

Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle savait que ce n'est pas du tout la même chose de faire trente kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir que des guenilles? Par une belle nuit d'été elle pouvait très bien coucher en plein air, à l'abri d'un arbre ou d'une cépée. Mais le toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l'avait été bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin?

Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, comme elle l'entendait elle-même, qu'elle en aurait assez pour son voyage à pied; seulement c'était à condition que ce voyage ne se prolongerait pas.

En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle remuait trop brusquement.

Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques jours à Maraucourt.

Cela lui serait-il possible?