Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance.
Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa tête, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d'une tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les tiraillements de son estomac.
Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.
Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s'agenouilla pour regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait cela à pareille heure?
Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture s'éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l'on coupait là quelque chose.
Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui «nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.
Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle», Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.
Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui porteraient un témoignage contre eux.
Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils savaient certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur complice?
À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se troublèrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils auraient bientôt dépouillé tout le champ.