Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance présentât une chance de réalisation, si faible qu'elle fut, pour que son courage ne l'abandonnât pas: que de fois son père lui avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à ceux qui luttent jusqu'au bout!
Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son père tenait encore la sienne et l'entraînait.
Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, il l'avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu'elle ralentît sa course, car mieux valait encore s'exposer à être inondée que foudroyée.
Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie larges et épaisses s'abattirent, et elle crut que c'était l'averse qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent, coupée par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.
Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurité s'était faite si noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant à la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard.
De nouveaux éclairs lui montrèrent qu'elle ne s'était pas trompée: c'était bien un abri que des bûcherons avaient construit en fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l'abri du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces, épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s'affaissa sur le lit de copeaux qui couvrait le sol.
Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable emplit la forêt, avec des craquements à croire qu'elle allait être emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes cépées.
La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas s'effondrer?
Elle n'eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme accompagnée d'une terrible poussée la jeta à la renverse, aveuglée et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à elle, tout on se tâtant pour voir si elle était encore en vie, elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l'obscurité, un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du haut en bas de son écorce, projetée à l'entour, et qui, en tombant sur la cabane, l'avait bombardée de ses éclats; le long de son tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des gémissements sinistres.
Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son souffle terrible l'avait couchée sur le sol, elle vit le fond du bois se brouiller, en même temps qu'elle entendit un roulement extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train rapide, — c'était la pluie et la grêle qui s'abattaient sur la forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la bourrasque, mais elle ne s'effondra pas.