Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il l'empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus ou moins fine, plus ou moins serrée, et l'estomac continuait aussi ses réclamations de plus en plus exigeantes.

Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il était certain qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d'autres idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper, pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des pays où l'écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons; donc, ce n'était pas un arbre vénéneux qui l'empoisonnerait; mais la nourrirait-il?

C'était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux très courts, elle commença à en mâcher un.

Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien âpre, bien amer; mais ce n'était pas comme friandise qu'elle le mangeait; si mauvais qu'il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu qu'il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n'en put avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout le bois, après l'avoir tourné et retourné inutilement dans sa bouche; les feuilles passèrent moins difficilement.

Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l'obscurité qui, depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de tomber, un brouillard blanc s'éleva aussitôt, et, en quelques minutes, Perrine se trouva plongée dans l'ombre et le silence: à dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l'entour, comme au loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques voisines.

Quoique préparée à l'idée de coucher là, elle n'en éprouva pas moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir d'autre danger que celui d'être foudroyée, mais, la forêt le jour n'est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses troublantes.

Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle l'aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac, effarée par les fantômes de son imagination.

Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être?

Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s'étant relevée, elle prit un solide bâton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau, puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup l'attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre; certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu à deux mains, elle, ne tarda pas à s'endormir.

Ce fut un chant d'oiseau qui l'éveilla, grave et triste, aux notes pleines et flûtées, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots, une faible lueur blanche perçait l'obscurité de la forêt, dont les arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de l'aube: c'était le matin.