La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de Chambrais.

On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.

Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait?

D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait avec la petite ou la caressait.

Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en j'avons et j'étons comme une vraie paysanne de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa supériorité sur ses camarades.

Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.

Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de février.

Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique judiciaire s'était mise en marche pour elle.

De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte de Chambrais.

Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de ses volontés.