Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
—Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
—Bonjour, la compagnie.
Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
Dagomer porta la main à sa casquette:
—Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
—Volontiers.
Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
—Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.