Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.

En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons.

Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.

—S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.

—Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.

Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui.

Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de l'enfant.

La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient quitté les champs.

Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin de Paris.

Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait au salé, comme disait Caffié.