C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible, bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son mari.

Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse.

Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait pour lire en elle.

—Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.

Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt la preuve.

—Tu sais que je persiste dans mon idée.

—Quelle idée?

—Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est significative.

Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois.

Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule foin.