Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.

—Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite son héritière...

Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.

Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait préparé:

—Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.

Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.

—Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa tendresse.

La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?

Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.

La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.