—Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?
—Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout s'enchaîne.
—Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.
—A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments graves.
—Vraiment!
—Mon Dieu oui.
—Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon vous, ces désagréments?
—Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend le père de cette enfant est un aventurier...
—Monsieur!
—Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à craindre.