D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par une route—celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,—à un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes d'un tête à tête avec elle!

Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang, le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train, et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.

Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.

Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux abords de la maison.

Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les champs, sans que personne s'y montrât.

L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.

Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix:

—Prenez la toue.

Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha la rive.

—Montez, dit-il en se retournant.