—Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.
—Le maître de chant de Carmelita!
—Lui-même.
—Mais alors?...
—Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
—Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de Lorenzo Beio.
—On pourrait peut-être le lui acheter.
—La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.
—En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.
—Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,—souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.