—C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.
—Voici la lettre, dit Michel.
Mon cher Michel,
Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.
J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.
Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en Allemagne.
Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.
Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les connaître.
Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.
Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis.
De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a été la révolution française.
Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.
Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
Nous avons ici un journal, le Volkstaat, ce qui veut dire le gouvernement du peuple, dans lequel on me demande des articles qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit une Histoire de la Révolution Française, car partout notre Révolution doit être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.
Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.
Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses deux petites filles.
Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous sommes pleinement heureux.
En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux français.
Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.
ANTOINE.
Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.
—Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais savoir.
—Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.
—Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse?
—Une dame de mes amies? Et qui donc!
—Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, voilà tout.
Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle.