De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité dans la déclaration de la guerre.

Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus sincères.

On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On chante la Marseillaise, les Girondins, le Chant du départ, et, pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des citoyens.

L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte une torche allumée.

—A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!

Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»

Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait au pas, et, le visage souriant,—s'il est permis de donner le nom de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,—il applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme, dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.

C'était Anatole!

Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole en France.

Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.