—Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.
Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les yeux.
—Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.
Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.
Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.
—Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance, il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.
—Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.
—Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.
Il se leva.
En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui.