Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit bouleversé, le coeur brisé.

Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie.

Pourquoi son père le traitait-il ainsi?

Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne croyait-il donc qu'à la galanterie?

Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc?

Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade en tête-à-tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même.

Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être?

A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui avait pas répondu?

Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa demande.

Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un cri instinctif, un appel suprême: