Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants.
En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais: James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi occupés que les employés de la Banque.
Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement, qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison de son père pouvait être là, attendant son tour pour être payé; on pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander de justifier qu'il était James Marriott.
On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement.
Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main, on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle.
Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une pareille somme?
—M. James Marriott, dit une voix.
Il ne bougea pas.
—M. James Marriott.
Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança lentement.