Avec eux il avait été un des fondateurs du sport, en France, et ses couleurs avaient brillé sur les hippodromes de Chantilly et du Champ-de-Mars, aussi bien que dans les terres labourées de la Croix-de-Berny. Mais les succès du turf ne lui avaient pas suffi, et il en avait obtenu d'autres dans le monde de la galanterie où ses aventures avaient bien des fois soulevé de retentissants tapages.

Cette existence longtemps continuée était une assez mauvaise préparation à la direction d'une maison de l'importance de celle que Hyacinthe Charlemont laissait en mourant à son fils; aussi l'administration de celui-ci avait-elle été déplorable.

Libre de faire ce qu'il voulait, il n'aurait pas hésité à procéder immédiatement à la liquidation de la maison paternelle, mais cette liquidation eût été un désastre dans lequel eût sombré la meilleure part de sa fortune et, bon gré, mal gré, avec un profond dégoût qu'il ne prenait pas la peine de cacher, il avait dû continuer les affaires commencées par son père ou plus justement les laisser aller toutes seules.

Elles allèrent tout d'abord à peu près comme si le chef de la maison avait été encore de ce monde, en état de les diriger de sa main sûre; puis, au bout d'un certain temps, elles s'étaient dévoyées ou ralenties et, malgré la force d'impulsion qui leur avait été imprimée, elles auraient fini par s'arrêter entièrement, si un employé, un simple commis, nommé Fourcy, ne s'était trouvé là à point pour les remettre en chemin et suppléer, par son zèle, son activité, son intelligence, son dévouement, à l'incurie et à l'impuissance du chef de sa maison.

Ce Fourcy, qu'on avait longtemps appelé le petit Jacques parce qu'il était né dans la maison Charlemont et qu'il y avait grandi, était le fils d'un garçon de recettes qui n'avait eu d'autres visées pour son fils que de le voir hériter un jour de sa sacoche et de son portefeuille à chaînette de cuivre. Mais le fils avait eu plus d'ambition que le père. Au lieu de se contenter de l'instruction de l'école primaire que ses parents trouvaient plus que suffisante pour lui, il avait voulu davantage, et prenant sur ses heures de sommeil pour travailler, économisant les sous de son déjeuner pour acheter des livres, partout où il y avait des cours gratuits il les avait suivis: mathématiques, comptabilité, histoire, langues française, anglaise, allemande, tout avait été bon pour sa soif d'apprendre; c'étaient des provisions qu'il emmagasinait dans sa tête sans s'inquiéter de savoir à quoi il les emploierait plus tard, convaincu seulement qu'à un moment donné elles lui serviraient.

Et de fait elles lui avaient si bien servi que celui qui ne devait être que garçon de recettes était devenu le chef de la maison Charlemont, le continuateur du grand Charlemont, le petit Jacques, M. Fourcy;—et M. Fourcy, pour tout le monde, aussi bien pour ses anciens camarades ou ses anciens chefs forcés de subir sa supériorité que pour les personnages les plus importants de la finance et du commerce qui le traitaient en égal.

II

Débarrassé de tout souci d'affaires et ayant pleine confiance dans son fidèle Fourcy, M. Charlemont ne passait guère qu'une heure par jour dans ses bureaux, et encore restait-il quelquefois des séries de jours, même des semaines, sans s'y montrer, occupé qu'il était ailleurs.

L'âge en effet avait glissé sur lui sans modifier en rien ses habitudes, et à soixante ans il était aussi jeune qu'à vingt, à vrai dire même plus jeune, plus brillant encore, plus gai d'humeur, plus fringant d'allure, plus coquet de tenue, plus insouciant de caractère, plus tendre de complexion, plus passionné de tempérament.

La rareté de ses visites faisait qu'elles étaient toujours une sorte de petit événement pour beaucoup de ses employés et que, lorsqu'on entendait son phaéton entrer dans la cour de l'hôtel du faubourg Saint-Honoré au trot rapide des deux chevaux superbes qu'il conduisait lui-même avec autant d'élégance que de correction, plus d'une tête curieuse se levait pour le suivre des yeux et plus d'une réflexion s'engageait, car il y avait toujours quelque histoire à raconter sur son compte à propos de ses chevaux de course qu'il faisait courir avec le plus parfait mépris du public, de façon à dérouter bien souvent le ring, ou à le ruiner quelquefois, ou bien à propos de ses maîtresses, ou bien à propos de ses gains et de ses pertes au jeu.