Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle cachât, et c'était là pour elle le difficile.

Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux, et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger, n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie.

Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses.

Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle éprouverait l'embarras des richesses.

Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses?
A qui, à quoi se fier?

D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des explications impossibles à donner.

Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés, qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître.

Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même.

Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers.

Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie, comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à secret dont le fin fond était connu d'elle seule.