Ce brave homme, ce bon homme s'était transfiguré, et l'autorité qu'il venait de prendre s'imposait à tous, au juge, au commissaire, à sa femme, surtout à sa femme, qui devant son regard courba la tête et baissa les yeux.
—Répondez-moi, dit-il.
—Jacques.
—Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un père, un chef de famille, c'est à lui qu'il faut répondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds; où avez-vous eu celle que vous avez risquée?
Elle n'hésita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle adressa sa réponse et non à son mari qu'elle ne regarda même pas.
—Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait attribué une grande influence sur mon mari: on voyait combien il m'aimait; la tendresse que j'éprouvais pour lui était connue de tous, et dans ces conditions, on était disposé à croire que je pouvais peser d'un certain poids sur ses déterminations. Les déterminations de M. Fourcy, cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, gérant de la maison Charlemont, cela en avait une considérable. De même, l'influence que pouvait exercer la femme de ce gérant dans tel ou tel sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un diamant. Je l'ai accepté, parce que l'affaire avait réussi, mais je ne l'ai pas gardé. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai risqué ma première spéculation. Elle a été heureuse. J'en ai entrepris une seconde qui a été plus heureuse encore. C'est avec ces gains que j'ai payé cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le reconnais, si j'avais été réduite à nos seules ressources.
Après un moment d'hésitation elle se tut.
Ce qui avait causé cette hésitation, ç'avait été une idée qui avait traversé son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le chiffre exact de sa fortune et se débarrasser une bonne fois de tous ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se débattait depuis si longtemps? Ses spéculations pouvaient lui avoir donné aussi bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait été forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas osé risquer une aussi grosse partie. Cela était vraiment trop aventureux. La crise qu'elle traversait en ce moment était assez grave pour qu'elle ne pensât qu'à en sortir.
Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jeté un coup d'oeil du côté de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et elle avait été effrayée de son attitude et de son visage; évidemment il l'accueillait mal.
—Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il.