—Nos enfants en jouiront.

—Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt!

Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent désespéré où il y avait autant de rage que de douleur.

—As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans?

Elle le regarda longuement et secouant la tête:

—J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre existence à tous se traînerait dans la médiocrité… et si tu venais à mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée; mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont inutiles maintenant.

—Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire?

—Rien… rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires.

—Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires, si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé.

—Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il?