Pendant quelques instants, il la regarda longuement:

—Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune fille que j'aie jamais vue.

Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans relever la tête.

—Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites, c'est-à-dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer cette nouvelle.

Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur, tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua:

—Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel; je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu, est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant c'est assez là-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour nous mettre à table.

Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés; tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion:

—Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es.

Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de fierté.

VIII