Alors lentement, méthodiquement, en quelques mots clairs et précis, il expliquait ce qu'il y avait de nouveau.

C'était un curieux contraste que celui qu'offraient alors ces deux hommes.

L'un adossé commodément dans son fauteuil, une jambe jetée par-dessus l'autre, la tête inclinée sur l'épaule, tournant ses pouces en écoutant d'un air indifférent comme s'il s'agissait d'affaires qui ne le touchaient pas, ou en tous cas de peu d'importance.

L'autre, penché sur les papiers qu'il feuilletait d'une main attentive, tout à sa besogne corps et âme, comme si sa fortune personnelle était en jeu et qu'une seconde de distraction dût le compromettre.

Au reste, ces différences dans les attitudes se retrouvaient dans les natures et les caractères des deux personnages.

Au lieu d'être grand, élancé, dégagé comme son patron, Fourcy était de taille moyenne, trapu et carré, ce qu'on appelle un homme solide, rien de brillant ni d'élégant en lui, mais une charpente à supporter le travail si pénible, si dur, si prolongé qu'il fût, et un tempérament à défier toute fatigue, celle du corps et celle de l'esprit; avec cela réservé et jusqu'à un certain point timide dans ses mouvements, comme s'il se défiait de lui-même, de ses manières et de son éducation. Au lieu de parler légèrement, rapidement avec un sourire railleur qui se moquait toujours de quelque chose ou de quelqu'un, il s'exprimait posément, en pesant ses mots, d'un accent convaincu, en homme qui ne parle que pour dire ce qui est utile.

Mais ce qui, plus que tout encore, les rendait si différents l'un de l'autre, c'était la physionomie; tandis que celle de M. Charlemont respirait un parfait contentement de soi-même et une complète indifférence pour tout ce qui ne devait pas s'appliquer immédiatement ou tout au moins dans un temps rapproché à son intérêt ou à son plaisir, sur celle de Fourcy, au contraire, se montraient tous les bons sentiments; lorsqu'on le connaissait et qu'on parlait de lui, on manquait rarement de dire: «C'est un honnête homme»; mais lorsque, sans le connaître, on se trouvait en face de lui, on ne pouvait pas ne pas penser que c'était un brave homme.

Et de fait, il était l'un et l'autre, honnête homme et brave homme.

Sa probité, sa droiture, il les prouvait chaque jour dans les affaires, et c'était parce que M. Charlemont avait eu les oreilles rebattues d'un mot qu'on lui avait répété sur tous les tons: «Je vous envie un honnête homme comme Fourcy», qu'il s'était décidé à faire de son commis le chef de sa maison, pour cela bien plus que pour les autres mérites de ce commis; en effet, il était commode pour sa paresse de mettre à sa place quelqu'un en qui il pouvait avoir pleine confiance et qu'il n'avait pas besoin de surveiller ni de contrôler.

Sa bonté et son dévouement, il les affirmait à chaque instant dans sa famille composée d'une femme qu'il adorait et de deux enfants, un fils et une fille, pour lesquels il était le meilleur des pères, le plus tendre, mais cependant sans mauvaise sensiblerie et sans faiblesse égoïste, pensant toujours à eux avant de penser à sa propre satisfaction paternelle; pour lui, toute la joie en ce monde était dans le bonheur des siens, et il répétait ce mot si souvent que M. Charlemont, qui trouvait dans tout matière à raillerie, l'appelait parfois: «M. le bonheur des siens»; puis il ajoutait en riant: «Sais-tu que si tu avais une histoire, mon brave Jacques, cela lui ferait un titre excellent: «Le bonheur des siens»; cela vous a quelque chose de vague et de mystérieux qui plaît à l'imagination; il est vrai qu'il y aurait peut-être des gens qui diraient: «Le bonheur des chiens»; mais ceux-là seraient d'infâmes blagueurs qui ne respectent rien.»