—Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la fortune de ma mère?
—Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment.
—Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais peut-être pas abusé de ma liberté.
—Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver. Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande.
Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua:
—Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien; vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui. Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer.
Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient.
—Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi, ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre, bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé, irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire. J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons.
Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas entendu: puis d'une voix qui tremblait:
—En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas encore.