Un homme inanimé est étonnamment difficile à soulever et de surcroît celui-là était fort lourd. Heureusement je suis costaud. Je parvins à l’emporter au galop jusqu’à l’autavion. Je ne croyais pas que notre lutte ait attiré l’attention de personne d’autre que la femme, mais les cris de celle-ci avaient dû ameuter tout le quartier. Des deux côtés de la rue, des gens sortaient sur le pas de leur porte. Il n’y avait encore personne près de moi, mais je me félicitai d’avoir laissé ma portière ouverte.
Je devais pourtant bientôt le regretter ! Un gosse, du même acabit que celui qui m’avait déjà donné du fil à retordre, était installé dans l’autavion, très occupé à en tripoter les boutons. Avec un juron, je jetai mon prisonnier sur le siège et empoignai le gamin. Il se débattit, mais je l’arrachai de vive force des commandes et le lançai dans les bras du premier de mes poursuivants. Ils étaient encore occupés à se dépêtrer l’un de l’autre quand je me ruai sur le siège et démarrai sans même refermer la portière ni mettre ma ceinture. Au premier tournant, la portière se referma et je faillis être projeté hors de mon siège ; je filai alors en ligne droite le temps nécessaire pour ajuster ma ceinture. Je tournai à angle droit à un autre carrefour, faillis tamponner une auto et poursuivis mon chemin.
Je me trouvai bientôt sur un grand boulevard (le Paseo, je crois) et j’appuyai sur le bouton de décollage. Je provoquai peut-être plusieurs accidents, mais je n’eus pas le temps de m’en préoccuper. Sans attendre d’avoir pris de la hauteur, je mis le cap à l’est et continuai à m’élever tout en virant. Je gardai les commandes manuelles jusqu’à ce que j’eusse traversé le Missouri et me servis de toutes mes fusées de réserve pour accroître ma vitesse. Cette manœuvre imprudente et totalement illégale me sauva peut-être : quelque part au-dessus de Columbia, au moment où je déclenchais la dernière fusée, je sentis l’autavion réagir à un choc brutal. On avait lancé un intercepteur sur ma route et le sale engin avait éclaté juste à l’endroit que je venais de quitter.
On n’en lança pas d’autres. Ce fut tant mieux, car j’étais devenu une proie facile. Mon propulseur de tribord commençait à chauffer, soit par suite de l’explosion toute proche, soit tout simplement sous l’effort excessif auquel je le soumettais. Je le laissai chauffer en priant pour qu’il tienne le coup encore dix minutes. Après quoi, une fois le Mississippi derrière moi, et l’aiguille de l’indicateur largement engagée dans la zone marquée « Danger », je coupai le contact et laissai l’autavion continuer à boitiller sur son seul propulseur de bâbord. Je ne pouvais pas dépasser cinq cents kilomètres-heure, mais j’étais sorti de la zone rouge.
Je n’avais eu le temps que de jeter un coup d’œil rapide sur mon passager. Il était allongé sur le capitonnage du plancher et semblait mort, ou du moins inanimé. Maintenant que j’étais revenu parmi les hommes, je n’avais aucune raison de ne pas me brancher sur le pilote automatique. Je mis l’émetteur en route, demandai une prise en charge et enclenchai l’automatique sans en attendre la permission. Je fis demi-tour, allai vers la cabine arrière et regardai mon bonhomme de plus près.
Il respirait encore. Son visage portait la trace d’un coup, mais il ne semblait pas avoir de fracture. Je le giflai à toute volée et enfonçai mes ongles dans les lobes de ses oreilles sans pouvoir parvenir à le ranimer. La larve morte commençait à puer, mais je ne pouvais pas m’en débarrasser. Je les abandonnai à leur sort et revins au siège de pilotage.
Le chronomètre marquait 21 h 37, heure de Washington, et j’avais encore plus de 100 kilomètres à parcourir. Sans compter le temps nécessaire pour atterrir, courir jusqu’à la Maison Blanche et trouver le Patron, je n’arriverais à Washington qu’un peu après minuit. J’étais donc déjà en retard et je sentais que j’allais avoir droit à une copieuse engueulade.
J’essayai de remettre en route le propulseur de tribord. Rien à faire ; il était sans doute complètement grippé. Cela valait peut-être autant, car un moteur capable de fonctionner à un tel régime devient terriblement dangereux dès que le moindre élément se dérègle. J’y renonçai donc et essayai de joindre le Patron au téléphone.
Le téléphone ne marchait pas. Je l’avais peut-être détraqué au cours d’une des acrobaties que j’avais été forcé de faire. Je raccrochai en me disant que vraiment, j’aurais mieux fait de rester couché ce jour-là. Je branchai l’émetteur spécial et appuyai sur le signal d’alarme. « Tour de contrôle, appelai-je. C’est urgent ! »
L’écran s’illumina : je me trouvai face à face avec un jeune homme et vis avec soulagement qu’il était nu jusqu’à la taille. « Ici le Contrôle. Poste II F. Qu’est-ce que vous foutez en l’air ? J’essaie de vous appeler depuis que vous êtes entré dans ma zone.