Je poussai mes propres films vers elle.

Mary les regarda et réunit toutes les bobines en un seul tas.

« Nous partageons, ou nous voyons tout, l’un après l’autre ? dit-elle.

— Partageons-les pour défricher le terrain et revoyons ensemble ce qui sera intéressant, proposai-je. Mais dépêchons-nous. »

J’avais beau avoir vu le parasite fixé sur l’échine du pauvre Barnes, le Patron avait eu beau m’affirmer qu’une « soucoupe volante » s’était bel et bien posée dans l’Iowa, je n’étais pas préparé à la masse de preuves que j’allais trouver ensevelies au fond de cette bibliothèque. Au diable Digby et son intégrale ! Les preuves étaient irréfutables. Ce n’était pas une fois, mais plusieurs, que la Terre avait reçu des visiteurs venus du ciel.

Les documents remontaient bien plus haut que la date à laquelle nous avions conquis l’espace. Certains dataient du XVII e siècle et même d’avant, mais il était impossible d’utiliser des « faits » notés à une époque où la « science » ne se référait encore qu’à Aristote. Les premiers documents sérieux dataient des années 1940 à 1950 ; il y en avait une deuxième série vers 1980. Une idée me frappa tout à coup et je me mis à relever des dates. Les apparitions d’objets mystérieux dans le ciel semblaient suivre un cycle de quelque trente ans. Une analyse statistique de ces phénomènes pourrait avoir son intérêt…

Les soucoupes volantes semblaient liées en quelque façon à de mystérieuses disparitions de personnes. Non seulement parce que les documents les concernant étaient classés dans la même série que les serpents de mer, les pluies de sang et autres bizarreries de la nature ; mais aussi parce que, dans plusieurs cas solidement établis, des pilotes qui avaient pris en chasse les « soucoupes » n’étaient jamais revenus à leurs bases, ni nulle part ailleurs. Officiellement, ils avaient été considérés comme ayant atterri dans des zones désertiques – ce qui était une échappatoire un peu trop facile.

Il me vint une autre idée encore. Je tâchai de voir si l’on pouvait ou non observer des maxima tous les trente ans dans le nombre des disparitions mystérieuses, et dans l’affirmative si le cycle coïncidait avec celui des objets étranges apparus dans le ciel. Il était difficile de se faire une certitude, car les cas étaient trop nombreux et les fluctuations pas assez importantes. Trop de gens disparaissent en effet chaque année pour d’autres raisons. Pourtant bon nombre de documents capitaux avaient été longtemps conservés et tous n’avaient pas disparu dans les bombardements. Je pris note de quelques références pour les communiquer aux analystes professionnels.

Mary et moi n’échangeâmes pas trois paroles de la soirée. Finalement, nous nous levâmes en nous étirant avec lassitude. Je donnai de la monnaie à Mary pour qu’elle puisse payer les bobines de notes qu’elle avait prises (pourquoi donc les femmes n’ont-elles jamais de monnaie ?) et je payai les miennes.

« Alors ? demandai-je. Quel est le verdict ?