Autant que je pouvais m’en souvenir je n’avais jamais mangé plus d’un jour sur deux ou trois. Quant aux bains… voyons… non, je ne m’étais jamais baigné. Je m’étais seulement rasé chaque matin et avais mis du linge propre, parce que c’était nécessaire à notre mascarade et que mon maître le savait bien.
En revanche je n’avais pas retiré mes souliers depuis le jour de ma capture jusqu’au moment où le Patron m’avait repris – et dès le début ils avaient été trop étroits pour moi.
« Dans quel état sont mes pieds ? demandai-je.
— Pas de curiosité déplacée ! » me dit sévèrement Doris.
J’aime bien les infirmières : elles sont en général calmes, terre à terre et tolérantes. Miss Briggs, ma garde de nuit, n’était pas aussi mignonne que Doris : elle avait une figure de cheval. Elle portait le même accoutrement d’opérette que Doris, mais elle l’arborait avec un air sévère et une démarche de grenadier. La brave petite Doris, elle, avait l’air de danser en marchant.
Miss Briggs me refusa un second cachet de somnifère, quand je me réveillai au milieu de la nuit en proie à d’affreux cauchemars, mais elle accepta de jouer au poker avec moi et me pluma d’un demi-mois de mon traitement. Je tâchai de la questionner sur le Président, mais elle resta bouchée à l’émeri. Elle ne voulut même pas m’avouer qu’elle connaissait l’existence de parasites ou de soucoupes volantes, et cela en dépit de son costume qui ne pouvait avoir qu’une seule raison d’être.
Je lui demandai quelles nouvelles donnait la stéréo, mais elle me soutint qu’elle n’avait pas eu le temps de prendre les informations. Je demandai qu’on installe un poste dans ma chambre. Elle répliqua qu’il faudrait l’autorisation du docteur, parce qu’il m’avait prescrit le repos absolu. Je lui demandai quand je verrais ce fameux docteur, mais, à ce moment on la sonna dans le couloir et elle s’éclipsa.
Un peu plus tard, je m’endormis ; je fus réveillé par Miss Briggs qui me claquait la figure avec une serviette mouillée. Elle me prépara pour mon petit déjeuner. Doris la releva ensuite et me l’apporta. Tout en mastiquant je lui demandai, à elle aussi, les dernières nouvelles, mais sans plus de succès. Les infirmières se comportent avec leurs malades comme s’ils étaient tous des enfants arriérés.
Après mon petit déjeuner, je reçus la visite de Davidson.
« Je viens d’apprendre que tu étais à l’infirmerie », me dit-il.