—Et comment cet apprenti maçon, ce M. Steenvliet, veux-je dire, est-il devenu depuis lors immensément riche?
—Peuh, les gens en parlent différemment, répondit la femme en levant les épaules.
—Oh! la chose est très simple, dit le grand-père, on voit souvent s'élever de ces fortunes étonnantes. Déjà, lorsque ton père vivait encore, Charles Steenvliet, qui était un bon ouvrier et un gaillard audacieux, avait risqué quelques petites entreprises et amassé ainsi un peu d'argent. Peu à peu il a fait des entreprises plus considérables, et il a fait ses affaires avec tant de bonheur qu'il a trouvé de gros bailleurs de fonds. C'est ainsi que sa fortune s'est accrue rapidement, et enfin, en entreprenant de grands travaux publics en pays étrangers il a gagné des sommes énormes; des millions, à ce qu'on dit.
—Si riche! Se rappellerait-il l'amitié de feu mon père? murmura la jeune fille.
—Je ne le crois pas, mon enfant. Il y a plus de quinze ans que mon pauvre fils a été enlevé subitement par le choléra, et alors Steenvliet était déjà allé demeurer à Bruxelles… Ne nous laissons pas attrister par ces douloureux souvenirs.
Il essuya avec son doigt une larme qui perlait au bord de sa paupière. Lina baissa les yeux et poussa un soupir; mais, n'entendant plus la voix de son grand-père, elle releva la tête et lui demanda, probablement pour dissiper sa tristesse:
—Et n'avez-vous plus jamais vu M. Steenvliet depuis qu'il est devenu riche?
—Oui, quelquefois. J'ai travaillé une fois pour lui pendant plusieurs semaines, et j'ai même causé avec lui à différentes reprises quand il m'interrogeait sur mon travail.
—Et il vous a sans doute reconnu?
—Il ne pouvait pas me reconnaître, Lina. Quand Charles Steenvliet était le voisin de ton père à Ruysbroeck, moi je demeurais à Ternorth.