—Excusez mon impolitesse, monsieur le baron je ne suis qu'un égoïste qui ne songe qu'à ce qui assombrit mon esprit. Parlez, je vous écoute.

—C'est une terrible, une affreuse chose que vous allez apprendre, commença le gentilhomme. Vous croyez, monsieur Steenvliet, que je suis riche; du moins mon train de maison et mes propriétés vous le font supposer. Eh bien, je suis un homme ruiné; j'ai tout perdu, tout. Je ne possède plus rien…

—Vous avez tout perdu! Vous ne possédez plus rien! s'écria l'entrepreneur au comble de la surprise. Ciel! comment est-ce possible?

—Permettez-moi, je vous en prie, monsieur Steenvliet, de vous expliquer les causes de ma ruine. Mon père m'a laissé une fortune qui était grevée de dettes assez lourdes. Cependant, dans les premières années de mon mariage, il me fut possible en vivant avec la plus stricte économie, de tenir cachée cette situation embarrassée, et même de l'améliorer sensiblement. Dieu m'a donné sept enfants: deux fils et cinq filles. Ils grandirent. Alors commença pour moi une vie d'épreuves et de chagrin. Mon fils aîné, il est à Paris maintenant, devint un dissipateur insensé. Pour l'empêcher de déshonorer mon nom, j'ai dû m'imposer à différentes reprises les plus pénibles sacrifices. Il y a trois mois seulement, j'ai payé encore, en une seule fois, trente mille francs pour le sauver de la honte. Mon second fils Alfred, vous le savez, suit à peu près la même voie. Ajoutez à cela l'accroissement incessant des dépenses qu'il me faut faire pour tenir ma maison sur un pied convenable; la toilette de mes filles, l'obligation où je me trouve de rendre des dîners ou des soirées, et vous comprendrez, monsieur Steenvliet, que je devais fatalement et rapidement marcher vers la ruine. Il y a quelques années je me suis vu contraint de vendre deux fermes situées en France. Cette situation m'effraya. Il me fallait, si je ne voulais pas déchoir lentement mais certainement, chercher des moyens d'augmenter considérablement mes revenus. Ces moyens j'aurais voulu les chercher dans le commerce ou dans l'industrie; mais nous, gentilshommes de vieille race, cela nous est interdit. C'est dans ces tristes circonstances que je me laissai entraîner par quelques-unes de mes connaissances à prendre part à la fondation de la banque la Prudence. Je grevai mes biens d'une hypothèque de deux cent mille francs, et je devins actionnaire de la banque pour cette somme.

—Ce n'était pas une mauvaise entreprise, fit observer M. Steenvliet. La Prudence donne de bons dividendes et ses actions sont bien au-dessus du pair.

—Hélas! ce n'était qu'une vaine apparence. Tandis que chacun pensait que la banque faisait des brillantes affaires, un caissier infidèle était occupé à creuser un abîme où beaucoup de fortunes devaient s'engloutir.

—Vous m'épouvantez, monsieur le baron.

—Hier, très tard dans la soirée, on m'a apporté la nouvelle de ce malheur. Ce caissier infidèle, après avoir pendant plus de deux ans détourné des millions de sa caisse et surtout des dépôts, a pris la fuite et a disparu sans laisser de traces.

—Mais on le poursuivra, on l'arrêtera, s'écria l'entrepreneur.

—Ah! ce serait parfaitement inutile, dit le baron en soupirant. Chacun croyait qu'il possédait personnellement une grande fortune; il a fait jouer à différentes Bourses en son propre nom et c'est ainsi qu'il a perdu les millions de la banque, perdus depuis plusieurs mois. Pour le moment il n'y a que quatre ou cinq personnes qui connaissent la catastrophe; mais à la Bourse elle sera infailliblement connue, et alors les actions de la Prudence tomberont à rien.