Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village.
Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais, maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon coeur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.
Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire, car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs, mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village, et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la misère qui me menaçait.
Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures; au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants; j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village perdu près de Compiègne.
Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté?
Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre. Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.
Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.—Il appela le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se tournant vers moi:
—On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À l'oeuvre donc, et bon courage!
On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.
Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange. J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était derrière moi, et regardait ce que je faisais.