Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal, de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait, sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken. Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur, que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse.

Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait repris sa place à côté du mulet.

Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand celui-ci le traite avec douceur.

Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria:

—Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!

—Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de tabac de notre vie.

Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels hommes c'étaient.

Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta également et apprêta les fusils.

—Ah çà! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement, battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là-bas, et il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra, dit le curé de Natten-Haesdonck.

—Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font des signes d'amitié.