—Je me nomme Victor Roozeman.
—Et ce monsieur-là?
—C'est mon ami Jean Creps.
—Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de votre bonté. J'ai été grossier et stupide hier, n'est-ce pas? Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et écrire, je suis bien élevé et je connais mon monde. Lorsque je serai guéri, permettez-moi d'échanger de temps en temps une parole avec vous. Il faut toujours que je cause avec moi-même, et je ne suis pas assez éloquent pour y trouver du plaisir… Oh! mon Dieu, ma tête, ma tête brûle!
Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et continuèrent leur promenade.
Pendant ce temps, le Jonas, poussé par un vent frais, descendait majestueusement l'Escaut.
L'essaim des passagers étaient encore plus agité que la veille. On avait dîné pour la première fois sur le navire, un dîner abondant et appétissant: du rosbif et des légumes frais pour tous, et même quelques poulets rôtis pour les délicats des deux premières classes. Là-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs fortes, et, sous l'influence de cette légère émotion qui, chez quelques-uns, dégénérait en une ivresse complète, les esprits étaient montés à un degré d'excitation extraordinaire.
Le pilote essaya enfin de faire régner un peu d'ordre sur le pont; mais on reçut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en dansant. Il alla, tout courroucé, du côté du gouvernail, où le capitaine contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaieté. Il répondit à la plainte du pilote:
—Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu là-bas ces nuages monter sur la mer? Le vent s'élèvera, et aussitôt que le Jonas commencera à danser, ce sera fini de tout ce vacarme.
En ce moment, Donat Kwik accourut, pâle et défait, vers Jean et Victor, qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber à genoux devant eux, et éleva les mains d'un air suppliant.