—Bonne mère! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une joyeuse émotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous être favorable! Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses!

—Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'à ramasser l'or là-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir à nos parents et à nos amis à notre retour.

En causant ainsi, les deux amis se promenaient du côté de la proue, pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. Là ils rencontrèrent Donat Kwik, qui était occupé à ronger un biscuit de mer brun, en grommelant et en faisant des gestes de colère.

Comme le paysan ne les avait pas aperçus, Roozeman lui mit la main sur l'épaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arrière, et, les poings serrés, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre. Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'écria:

—Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'était encore le Français de là-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines moustaches rousses!

—Vous mangez des biscuits après le dîner, demanda Jean Creps, vous n'avez donc pas eu votre ration?

—Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amère raillerie. Nous étions assis huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions à dîner. Tout à coup, un de ces coquins d'en bas vient derrière moi, met ses mains sur mes yeux et crie quelque chose comme Kyes? kyes? Lorsqu'il me lâcha, le plat était presque vide. Je me dépêchai pour avoir encore ma part; mais les camarades étaient si lestes, que je restai tout bête à les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du soleil. Le Français avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut regarder ses jambes; je lui ai fait à coups de pied quelques bleus qui ne lui ont pas fait de bien.

—Vous vous êtes déjà battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable, mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit Victor Roozeman.

—Battu, monsieur? C'est-à-dire qu'après m'avoir donné pas mal de soufflets et de coups de pied, ils m'ont jeté à six hors de leur repaire de brigands sur le pont. Je suis allé chez le capitaine pour porter plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me comprend. Mais il m'a jeté quelques jurons à la figure, et m'a dit que chacun devait tâcher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il, pour les paresseux.

—Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil.