Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur joyeux retour dans la chère patrie.

Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient spirituels à leur façon; mais on n'était pas obligé de les écouter plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait:

—Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que vous n'en avez pas bu.

Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un et à l'autre, et bégayant:

—Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le recevoir, entendez-vous?

C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être empoisonné, le salua du sobriquet de docteur Geneverneus[1]. Les Allemands d'en bas le traduisirent par docteur Schnappsnase. Donat Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait garder jusqu'à la fin de sa vie.

[Note 1: Nez de genièvre.]

Tout se passa assez paisiblement sur le Jonas, et les jours se suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée.

Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues.

Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au ciel.