LES REQUINS

Les jours se succédaient sans qu'un nuage se montrât à l'horizon; le soleil restait également brûlant et l'air également lourd.

Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restèrent couchés dans leurs cabines, à moitié étourdis et se plaignant de n'avoir plus la force de se mouvoir.

La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse avait éclaté dans l'entre-pont. Les uns prétendaient que c'était le typhus, les autres le choléra et d'autres la fièvre jaune. Cette nouvelle fit trembler et pâlir tout le monde, car une seule de ces maladies est, en effet, suffisante pour dépeupler en peu de temps tout un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble sous un ciel de plomb dans un si petit espace.

Tous les passagers frémissaient encore sous l'impression de cette terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penché par-dessus le bord, s'amusait à jeter quelques petits objets dans la mer, se mit à crier très-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire.

—Une baleine! deux baleines! s'écria-t-il en courant vers Roozeman. Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui grincent et craquent comme une machine à battre le blé. Je leur ai jeté un vieux soulier égaré là; elles l'ont croqué et avalé comme une amande!

Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait été éveillée par le cri de Donat coururent au bord du navire et regardèrent dans la mer, unie et transparente comme un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi qu'on leur jetât, du bois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et l'avalaient en un clin d'oeil.

Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en ricanant:

—Ah! ah! voilà les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe, messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent à cent lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dîner friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous puissiez reconnaître le chemin: c'est par là que beaucoup d'entre vous s'en iront ad patres. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les mangeurs de fer ne m'auront pas encore.

Après cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient à la maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés. Cette pensée horrible éteignit dans les coeurs la dernière étincelle de courage.