L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance Brûlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se disposait à quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent dans la rue revinrent en grommelant.
Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la salle. On était occupé à soigner le blessé. Il avait reçu un coup de couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait une balle dans la tête.
A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la maison avec ses compagnons, en rugissant.
Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur.
Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus:
—Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes arrivés à San-Francisco que depuis cette après-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez à voir le sang avec moins d'émotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?
Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à coucher.
Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne nuit.
Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il recula en poussant un cri étouffé et en montrant à ses camarades quelque chose qui l'effrayait.
Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe en désordre; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les carreaux de vitres.