LES LETTRES
Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait vu un fantôme.
L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en souriant.
—Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?
—Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie.
—Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous étiez des comédiens en voyage.
Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement.
—Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit. Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la population de San Francisco.
—C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous l'assassinait.
Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en le menaçant de couteaux et de revolvers.