Et cependant... cependant, en elle, subsistait toujours l'autre Claude nouvellement apparue, qui disséquait l'impression de la Claude enthousiaste.
Une fois de plus, curieusement, elle se demandait quel aliment donnait tant de force à l'âme d'Élisabeth Ronal. Si loin qu'elle se la rappelât, toujours, elle l'avait vue ainsi se consacrer aux autres; non pas d'un effort de sa volonté orientée vers le devoir, mais dans un élan joyeux et passionné; comme d'autres cherchent leur propre bonheur.
Jeune fille, était-elle ainsi déjà?
Claude l'ignorait; car jamais Mme Ronal ne parlait d'elle-même ni de son passé. Tout juste, Claude savait que, orpheline, elle avait été mariée à dix-sept ans, par des amis, avec un garçon que sa famille espérait ainsi assagir; et qui, au bout de quelques mois, emporté par son humeur d'aventurier, avait disparu, après avoir gaspillé—par tous les moyens—la presque totalité du petit avoir de sa jeune femme. Il l'avait abandonnée brutalement, sans un mot, tout à coup; et la secousse qu'elle en avait éprouvée avait tué, pour jamais, ses espérances de maternité. Alors, elle s'était vue sans fortune, sans famille, toute seule devant un avenir dévasté. Mais elle était de la race des vaillantes. Fille de médecin, elle s'était donnée à la médecine. Elle avait travaillé avec une énergie qu'aucune difficulté ne rebutait; servie par un cerveau merveilleusement organisé, devenue une sorte de religieuse laïque à qui le malheur semblait avoir donné la soif de se rapprocher toujours de la souffrance pour la soulager.
Et en possession de tous ses grades, ayant devant elle un brillant avenir de doctoresse, elle avait choisi de s'en aller vivre parmi les humbles qui, seuls, l'attiraient. Bien vite célèbre dans le quartier de Charonne où elle était allée s'établir, elle s'était vue priée d'accepter la direction du dispensaire établi par une société privée. Et pour l'œuvre, ç'avait été un incomparable bienfait.
Avait-elle souffert de sa solitude de femme, après l'horrible désillusion? A personne, elle ne l'avait dit. Mais Claude était certaine que la maternité lui avait manqué. Il suffisait, pour cela, de la voir au dispensaire s'occuper des enfants, surtout des très petits. Avec elle-même, Élisabeth s'était montrée une sorte de sœur aînée, très maternelle, tendre sans effusions puériles, soucieuse de l'habituer, toute jeune, à agir selon sa conscience, prêchant surtout d'exemple.
Et Claude avait ainsi appris à discerner ce que croit, pense, veut une nature très haute. Jusqu'alors, elle avait obéi à ces idées directrices; fût-ce même au prix d'un effort qu'elle accomplissait, domptant parfois un frémissement de révolte devant la contrainte que lui imposait sa volonté.
Tout à coup, en écoutant la chaude parole de son amie, elle trouvait des réponses à cette question qui depuis deux mois la hantait obscurément: «Pourquoi emprisonner sa vie dans un réseau de devoirs, peut-être illusoires?»
Des applaudissements formidables s'élevaient, remerciement de ces simples à celle qui était venue à eux. De rudes voix criaient:
—Bravo! le docteur!.... Merci! Bravo, madame Ronal!