Dans la pièce que le crépuscule envahissait, la voix de Raymond de Ryeux avait sonné, avec un accent plus bas, si singulier, qu'elle l'enveloppa d'un rapide coup d'œil. Puis elle jeta, moqueuse:
—C'est entendu, je suis une femme rare!... Au revoir... Caroline, éclairez Monsieur... Qu'il ne s'égare pas dans les couloirs du dispensaire.
Il était sorti. Elle entendit la porte retomber.
Alors elle eut une respiration profonde. Une détente se faisait en elle, comme après les minutes de dépense nerveuse. Dans la pièce assombrie, elle demeurait debout, immobile. Ses yeux erraient sur la table où reposaient, l'une près de l'autre, les deux tasses à thé; sur le piano ouvert; sur la tache blanche du cahier de musique abandonné près de son violon...
Brusquement, elle se détourna, s'approcha de la cheminée où les bûches s'éteignaient, et les coudes appuyés sur le marbre, la tête posée sur ses mains jointes, elle regarda cette image qui était la sienne... Et ses yeux étaient durs.
A peine, elle la distinguait dans la nuit grandissante.
D'ailleurs, une autre la lui voilait... Un visage d'homme où la vie avait marqué ses griffes, argentant les cheveux; mais où luisaient—combien jeunes!...—des prunelles audacieuses, câlines et volontaires... Un visage dont les lèvres prononçaient des paroles que jamais personne ne lui avait dites ainsi: «...Je vous prends pour une vraie femme, délicieusement... et terriblement femme...»
C'était là—coïncidence bizarre—la pensée exprimée par Sonia, ce même jour...
Elle secoua la tête avec une sorte de colère... Colère contre ceux qui la jugeaient ainsi... Colère contre elle-même qui s'était exposée à un tel jugement et avait permis qu'on le lui fît entendre... Passe encore pour Sonia, une amie, une femme... Mais Raymond de Ryeux, un étranger!... Un homme... L'adversaire!
Avec son cerveau dressé à l'analyse, elle fouillait rudement dans l'intime domaine de son âme. Et impitoyable, sa pensée précisa: