Vraiment, pour elle, il paraissait à peine plus qu'un étranger—ni un camarade ni un ami...—dont elle appréciait la bonne éducation, les égards courtois; qu'elle jugeait suffisamment intelligent et artiste pour causer volontiers avec lui et trouver agréable de faire de la musique; mais dont les sentiments à son égard lui étaient tout à fait indifférents.

Jamais, avec lui, elle ne montrait une ombre même de coquetterie,—il était expérimenté!—ni esquissait les moindres frais, à son endroit. Sa seule impression, elle suivait. Il avait pu la voir attentive, intéressée dans leurs causeries; ou gaiement accueillante, franche à livrer sa pensée, avec une spontanéité soudaine... C'est qu'en ces moments-là, elle était ainsi disposée; mais elle n'avait nullement cure de ses dispositions à lui...

Il eût été bien en peine de dire si elle avait conscience du charme violent qu'elle exerçait sur lui. Elle ne paraissait pas se douter qu'elle le grisait par la grâce de son jeune corps, de ses mouvements, de la moindre de ses attitudes. Elle ne semblait pas avoir soupçon, qu'en lui, l'homme était altéré, parfois jusqu'à la souffrance même, du contact de sa chair dans laquelle il avait l'envie de mordre... Que, pour lui, c'était une jouissance, le baiser qu'à l'arrivée et au départ, il mettait sur sa main; ou le frôlement passager de son bras, toujours nu sous la manche arrêtée au coude, parfois, quand elle tournait une feuille de musique ou lui indiquait quelque chose sur le cahier qu'ils regardaient ensemble. La femme qu'elle était, physiquement, lui plaisait pour le moins autant que sa personnalité morale dont l'imprévu le séduisait à un point qu'il n'aurait jamais prévu; l'éprenant d'elle comme, rarement, il l'avait été ainsi d'une femme.

Que celle-ci fût une vierge, il n'y pensait même pas, tant elle lui apparaissait l'Ève moderne, forte devant l'homme dont elle se jugeait l'égale. Avec elle, une attaque brusque, ou simplement trop franche, eût tout perdu. Il fallait sur elle une insensible emprise, et les difficultés mêmes de cette conquête le passionnaient, apportant en sa vie de blasé un intérêt nouveau.

Lola, avec sa perspicacité de petite fille rusée, avait bien deviné que la raison d'une politesse à faire, n'avait été pour lui qu'un prétexte afin de la retrouver; un prétexte ainsi qu'il s'ingéniait à en créer sans cesse, adroit comme un chasseur en quête d'une proie de haute valeur. Il était d'autant plus impatient de la revoir, d'être seul, si possible, un instant avec elle, que depuis plus de deux semaines, il n'avait pu que l'entrevoir aux vendredis de sa femme; car elle ne lui avait indiqué aucun rendez-vous pour leurs séances de musique, lui disant qu'elle était trop occupée pour l'instant; et par son attitude très naturelle, sa réserve qui arrêtait toute question comme indiscrète, elle avait rendu l'insistance impossible.

D'ailleurs, il savait bien qu'elle avait une volonté qui ne transigeait que devant son consentement...

Mais d'être ainsi privé d'elle, soudain, il devenait la bête affamée par le jeûne. Et à l'idée de se retrouver avec elle dans l'ombre d'une loge solitaire où il pourrait lui parler librement, toute prudence l'abandonnait.

Charlotte eut peut-être l'intuition de l'aubaine qu'elle lui offrait délibérément, car elle reprit aussitôt:

—Après tout, je pense qu'il vaut mieux que je parte en même temps que vous. En somme, comme vous me le faites remarquer, il s'agit d'une première. La circonstance mérite un effort...

Il eut contre elle un sursaut de colère. Si un souhait avait suffi, elle aurait été instantanément projetée vers un très lointain espace. Mais la civilisation et l'éducation avaient fait de lui un homme toujours correct; et négligemment, il répondit: