— Mère, dit-elle tout bas, d’un ton brisé, ne pensez-vous pas qu’il mérite de pouvoir choisir librement la femme qui le rendra heureux ?… Il doit bien me préférer Mlle de Guillancourt !… J’ai été si indifférente, si désagréable pour lui…
Mme Douvry ne releva pas cet humble aveu. Ses lèvres se posèrent sur le visage de l’enfant, et elle promit à Suzy que son vœu serait rempli.
André d’ailleurs n’était pas à Paris pour l’instant. Encore une fois, ses travaux l’avaient appelé en Dauphiné, et la date de son retour n’était pas encore fixée.
Suzy éprouvait un véritable allégement à voir reculée toute solution. Elle laissait aller les jours, sans réfléchir, reposée, éprouvant auprès de sa mère une quiétude absolue. Puis, il lui paraissait si bon de retrouver l’intimité de son home, d’où toute tristesse était bannie maintenant, grâce à André !…
Qu’il y avait loin de l’heure présente à ce triste commencement d’hiver, à ce jour de novembre où elle était partie pour Cannes ! M. Douvry, intéressé par ses nouvelles occupations, satisfait de sa vie active, retrouvait sa gaieté d’autrefois… Il aimait à retenir Suzy auprès de lui, comme pour se dédommager de l’avoir perdue plusieurs mois, à écouter la musique qu’elle lui faisait ; il se plaisait à causer avec les garçons, à exciter le rire frais des deux jumelles par de fantastiques histoires… Et l’âme de Suzy se détendait dans cette atmosphère joyeuse.
Aussi, elle subissait le charme lumineux du renouveau. Car l’hiver, prolongé plus que de coutume, s’en était enfin allé devant l’apparition de mai. Un souffle chaud tiédissait l’air ; les arbres s’éclairaient du vert tendre des feuilles encore tremblantes sous les rayons que le soleil printanier épandait sur les bourgeons ouverts, sur la floraison odorante des lilas… Partout, c’était le réveil, la sève de la vie et ses effluves puissants.
… — Mère, venez un peu sur le balcon avec moi ! Il fait un temps délicieux, et le coucher de soleil va être magnifique !… Venez, j’aime tant à le regarder auprès de vous !
A peu près chaque jour, depuis quelque temps, Suzy adressait à sa mère le même appel. Et, comme chaque jour, Mme Douvry se rendit volontiers au désir de Suzy. Pour la mère et pour l’enfant, c’était une jouissance infinie de se trouver ensemble après ces mois de séparation.
Mais Suzy eut à peine passé son bras sous celui de Mme Douvry, avec ce geste caressant qui lui était familier, que le timbre de l’antichambre résonna.
— Oh ! maman, qui vient nous déranger ? fit-elle avec impatience.