Madeleine regardait Arlette, un peu surprise. Cette petite créature enthousiaste et vibrante, non coulée dans le moule habituel des jeunes filles, la déroutait légèrement ; et elle sourit de l’entendre répondre du même accent convaincu à un mot de Guy :
— Vous verrez, ce soir, ce qu’elle est au soleil couchant, mon amie la mer ! Vous verrez…
— Eh bien, nous verrons tous ! intervint Mme Chausey. Mais, pour le moment, ne serait-il pas temps d’aller voir le Pardon ? Guy, dis au cocher de se hâter. Si nous tardons ainsi, nous arriverons quand il sera fini !
La mésaventure n’était pas à craindre, affirma Arlette, pleine d’expérience sur ce point. D’ailleurs, Kergoat n’était plus loin. Encore quelques villages laissés de côté, puis, indécise d’abord, mais plus distincte d’instant en instant, apparut la masse verdoyante du bois minuscule qui enveloppait la chapelle de Kergoat. Déjà se détachaient plus nettement ses cimes feuillues, ses branches qui jetaient des découpures d’ombre sur la foule encombrant non seulement la route, non seulement le bois, mais encore le petit cimetière, tout voisin de la chapelle, où les tombes disparaissaient sous l’herbe haute.
Car les pèlerins étaient nombreux, de tout âge, de tout sexe, de tout costume, emplissant le couvert des arbres d’une rumeur joyeuse où se mêlaient fraternellement, — l’heure de la procession n’ayant pas encore tinté, — les sonorités gutturales des mots bretons, les exclamations des buveurs attablés devant l’unique auberge, le piétinement des chevaux et des ânes attachés de-ci de-là, auprès des carrioles, les appels des marchands qui vendaient des jouets pour les petits, des bonbons et des cierges pour tous.
Dans le cimetière, comme dans les allées baignées de soleil, c’était une foule bariolée ; les hommes, tous coiffés du chapeau de feutre à larges bords ; ceux de Douarnenez vêtus de la veste bleu pâle, ourlée de velours noir, le pantalon gris rayé de carreaux d’un dessin effacé ; ceux de Pont-l’Abbé portant la veste courte de drap noir, brodée en couleur d’or ; ceux de Plougastel ayant, dessiné au dos de leur veste, un grand « Saint Sacrement… ».
Il y avait là des pèlerins qui, venant de villages très éloignés, avaient marché toute la nuit afin de pouvoir assister à la messe du matin ; et lassés, maintenant que le désir d’arriver ne les soutenait plus, ils s’étaient assis partout où ils pouvaient trouver place, sur les tertres gazonnés du bois, sur les marches du porche. Même, sur les tombes faites d’une longue pierre plate, des mères allaitaient leurs tout petits, tandis qu’autour d’elles de plus grands, drôles dans leurs jupes tombant aux pieds, très bouffantes à la suite d’un corsage très étroit, dévoraient de belles pommes carminées, leurs figures rondes épanouies sous le béguin pailleté qui couvrait les cheveux. Des jeunes filles, le visage nimbé par la coiffe, riaient doucement avec les garçons qui se tenaient devant elles ; et, à travers les groupes, erraient des mendiants infirmes, d’une laideur monstrueuse, étalant bien haut leur misère sous le ruissellement de lumière qui tombait de ce ciel clair d’août.
Conduites par Arlette, qui connaissait son monde et glissait habilement sa mince personne dans la foule, Mme Chausey et ses filles avaient pu, malgré la présence de très nombreux touristes arrivés déjà, trouver place sur une sorte de talus qui dominait l’entrée même de la chapelle. Grâce aux sièges que leur avaient procurés les jeunes gens, elles attendaient sans aucune fatigue le moment où allait sonner la procession, amusées par le pittoresque de la scène qui les ravissait. Guy, tout le premier, y était sensible, et, d’un crayon alerte, il croquait au passage les silhouettes curieuses, considérant le Pardon à un point de vue qui étonnait un peu Arlette ; car pour elle, Bretonne dans l’âme, le Pardon était vraiment une fête religieuse.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi ? fit-il, intrigué de l’expression des yeux d’enfant attachés sur lui.
— Parce que vous avez l’air de vous préparer à voir une représentation ! avoua-t-elle spontanément.