Une histoire riante et charmeuse, douce autant qu’une caresse d’abord ; puis sitôt assombrie, de venue si vite d’une indicible tristesse, palpitante de toutes les angoisses, des élans désespérés et vains qui torturent les pauvres cœurs, avides d’un impossible bonheur… Une histoire que la petite Agnès écoutait grisée insensiblement par la musique enveloppante qui chantait le douloureux récit et faisait vibrer toutes les fibres de son âme aimante pour y éveiller des accents nouveaux… Une histoire qui, tout ensemble, la séduisait, l’étonnait et l’effarouchait un peu dans sa pureté de petite fille très innocente ; la troublait aussi sourdement, car elle agitait la mystérieuse énigme que son amie mariée lui avait, sans le savoir, jetée dans l’esprit…

Combien ils s’aimaient ce Roméo et cette Juliette ! dès leur première rencontre, attirés l’un vers l’autre par un irrésistible élan !… Avec quelle simplicité forte ! quel emportement passionné, dont la violence la choquait comme une faute commise et, en même temps, chose bizarre ! l’attirait… A les voir, à les entendre, elle avait la sensation d’une grande flamme brûlant près d’elle, dont la chaleur était d’une douceur pénétrante… Était-ce donc cette invisible flamme qui éclairait son amie, la faisait autre ; et se pourrait-il qu’un jour, elle aussi, la petite Agnès, dût la connaître et comprît ce qu’était ce bonheur que Roméo comme Juliette voulaient atteindre, malgré toutes les défenses, les difficultés, les douleurs, malgré leur devoir, malgré tout !

Ce mystère la faisait rêver, et elle tressaillit, ramenée brusquement en pleine réalité, quand son père lui dit :

— Agnès, veux-tu venir faire un tour au foyer ? Je serais content que tu le connusses. Il vaut la peine d’être visité !…

Pour lui faire plaisir, elle accepta, indifférente, et se laissa docilement conduire à travers la cohue qui encombrait les couloirs… Comme ils passaient devant la loge de Mme de Villerson, pleine de visiteurs, quelqu’un en sortait, André Morère.

— Ah ! j’étais bien sûr de vous avoir aperçu ! s’exclama le commandant tout de suite enchanté. Et cette petite fille qui ne vous voyait pas ! Les yeux des vieux sont décidément meilleurs que ceux des jeunes !

— La vérité est surtout, je crois, commandant, que je n’ai pas l’honneur d’être connu de mademoiselle… Si vous voulez bien me faire la faveur de me présenter à elle…

— Ah ! mon cher ami, vous traitez tout à fait cette petite fille en grande personne… Mais il n’est nullement nécessaire que je vous présente… Vous êtes, ma foi, presque une vieille connaissance pour Agnès, tant elle m’avait entendu parler de vous avant de venir vous écouter. Et maintenant votre conférence a fait d’elle l’une des plus sincères admiratrices de votre talent !

André Morère eut un sourire imperceptiblement sceptique qui le révélait assez peu sensible à l’enthousiasme prononcé du commandant, et gaiement, il dit :

— Commandant, vous m’accablez ! Mademoiselle, permettez-moi de vous assurer… que je ne mérite, hélas ! pas autant…