— Et elle a consenti… Mais comment a-t-elle pu faire cette chose insensée pour un homme qu’elle n’aimait pas ! C’est un dévouement… merveilleux !
Mme Dupuis-Béhenne ne discerna pas l’intensité d’amertume et d’ironie presque douloureuse qui frémissait dans les paroles de Marc, pas plus qu’elle ne s’étonnait de l’ardent intérêt avec lequel il la questionnait. Et, toujours simple, elle approuva :
— Oui, je pense comme vous… Mais, voyez-vous, Marc, quand un homme est frappé comme l’a été ce pauvre Moraines, il semble qu’on soit prêt à l’impossible pour lui donner, au moins, une dernière joie… Et Ghislaine est d’une famille où les plus téméraires, les plus héroïques dévouements paraissent des actes tout simples ! Ses aïeux se faisaient tuer en souriant, même pour un devoir qu’eux seuls avaient pu créer… Sous une autre forme, elle a fait comme eux… Elle aussi a exposé sa vie… Car enfin les médecins déclaraient que M. de Moraines était perdu ; que c’était une question de jours, presque d’heures, mais on a vu des miracles de guérison !… Et je vous jure que c’était pour moi une terrible angoisse de me dire qu’ils se trompaient peut-être, et que Ghislaine pourrait regretter alors d’avoir engagé tout son avenir dans un moment où elle n’était plus bien maîtresse de son jugement…
Marc, d’un geste inconscient, passa la main sur son front, comme pour en écarter des pensées que Mme Dupuis-Béhenne ne devait pas même soupçonner. Si, absurdement, contre toute évidence, il s’était obstiné à croire impossible que Ghislaine de Vorges fût tout à coup devenue comtesse de Moraines, maintenant tous les détails lui précisaient le fait, sans souci de sa vaine révolte. Encore une question lui échappa, toute palpitante de cette angoisse que sa forte volonté ne pouvait maîtriser :
— Mais enfin pourquoi Moraines voulait-il ainsi ce mariage inutile ?
— Non pas inutile pour sa fille, Marc, ni pour Ghislaine. Il savait bien que, pour Josette, il avait été, — du moins pendant bien des années, — un père indifférent, négligent… Il avait compris enfin, en voyant Ghislaine auprès de sa fille, que l’enfant confiée à Mme de Maulde n’était pas heureuse, qu’elle arrivait à un âge où les influences subies pouvaient décider de son avenir de femme… La mort imminente éveille, si vive, la conscience des responsabilités ! Il a entrevu tout à fait, à la dernière heure, celle qu’il avait envers cette enfant. Et il a voulu réparer, un peu, le tort qu’il lui avait fait, en la confiant à Ghislaine, devenue sa belle-mère, pour qu’il y eût un véritable lien entre elles…
De cet accent d’ironie âpre, inaccoutumé chez lui, Marc jeta :
— C’était, en effet, parfaitement compris pour le bien de Mlle Josette, sinon pour celui de Mlle de Vorges…
Une seconde, Mme Dupuis-Béhenne demeura silencieuse, comme si elle hésitait à parler… Mais, sans en avoir conscience, elle était dominée par cette volonté de savoir l’entière vérité qu’elle sentait si impérieuse, obscurément, chez Marc de Bresles ; — sans, d’ailleurs, qu’elle en pénétrât ni même en cherchât le mobile. Et, de sa manière paisible, elle reprit :
— Marc, vous avez toujours été un si vrai ami pour Ghislaine que je puis bien vous parler franchement… Vous vous trompez fort en croyant que M. de Moraines ne pensait qu’à sa fille en désirant laisser son nom à Ghislaine… D’après ce qu’il a dit à mon mari, d’après… son testament, il est évident qu’une pensée très délicate, très généreuse, l’inspirait… Aimant Ghislaine, — comme aiment les hommes de son âge, — il voulait avoir le droit d’assurer son avenir, la délivrer de sa pauvreté, de sa pénible situation d’institutrice…