Lui, comme elle, en cette minute, revivait le dernier moment où ils s’étaient vus là-bas, à Jouventeuil, dans le salon fleuri, sous un ruissellement de lumières, au milieu du murmure joyeux des conversations. Tout à coup, il la revoyait nettement, debout, dans l’élégance de sa robe du soir, près d’une gerbe de chrysanthèmes roses, se détournant un peu, avec un sourire, pour répondre à une question de M. de Moraines, la clarté d’une lampe estompant en lumière la ligne du profil, l’ondulation blonde des cheveux…

Entre ce soir-là et l’heure présente, le torrent de la vie avait passé, creusant entre eux un sillon si profond qu’il semblait infranchissable…

Marc en éprouva la conscience aiguë. Du premier regard, il avait remarqué, au doigt effilé, l’anneau de mariage.

Ah ! Dieu, pourquoi n’avait-il pas parlé quelques semaines plus tôt ?… Eût-il même espéré une seconde réaliser aujourd’hui le rêve de lui murmurer combien elle lui avait été chère, il sentait maintenant la folie d’un tel espoir… Dans son deuil sévère, avec ce crêpe blanc ourlant le chapeau sur les cheveux, elle était vraiment la veuve du comte de Moraines…

Les traits durcis par l’effort de sa volonté pour dompter l’émotion qui tendait tous ses nerfs, il articulait, très correct, d’une voix presque froide :

— Je me suis permis de demander à être reçu parce que je ne voulais pas partir sans vous adresser mes adieux…

— Vous partez prochainement ?

— Demain.

— Ah ! demain !…

Elle avait eu un tressaillement ; il le devina au mouvement de sa main appuyée sur un coussin, la main qui portait l’anneau de mariage.