— Avouez que je m’illusionne en me figurant que vous me reconnaissez et que vous me trouvez, au contraire, un air terriblement exotique…
— Pas du tout ! Et c’est même ce qui me stupéfie ! Vous reparaissez tel que vous êtes parti, Parisien pur sang, et votre vie aventureuse devait vous convenir à merveille, car vous êtes rudement plus jeune d’aspect que vos contemporains ! Faites un seul tour au Casino en ce moment où la « grande semaine » les rassemble ici en nombre et vous en jugerez ! Mais que diable faites-vous à Dieppe, quand on vous croit en Afrique ? Comment êtes-vous ainsi revenu sans crier gare ?
Machinalement, les deux hommes s’étaient mis à marcher, insensibles à la violence du vent, à l’ombre grandissante du crépuscule, tout à leur soudaine rencontre qui évoquait, en leur pensée, des souvenirs effacés, une vision de leur passé mort…
Avec une imperceptible amertume, la voix de Marc s’éleva :
— Mon cher ami, à qui aurais-je crié gare ? Vous savez bien que je suis un solitaire dans l’existence ! J’ai débarqué il y a trois semaines, sans nul vain espoir d’être accueilli en grande pompe, voire même autrement… J’ai filé tout de suite vers Paris où je me suis retrempé avec joie dans l’atmosphère natale, sans m’apercevoir même, en mon enthousiasme, que cette atmosphère était saturée à souhait de la poussière d’été. Puis, m’étant parisianisé de mon mieux, ayant constaté que le mois d’août avait dispersé aux quatre coins de la France tous ceux que j’aurais eu quelque plaisir à voir, j’ai pris le train pour Dieppe, ou mieux pour Arques où m’appelle ma nouvelle qualité d’héritier…
— D’héritier ? Et oui, c’est vrai ! votre vieil original d’oncle, le comte de Sylvaire, est mort ?
— Il est mort, il y a deux mois.
— Et vous êtes son héritier…
— Et je suis son héritier… Non par la force des choses, mais par sa propre volonté, ce qui m’a permis d’accepter sans scrupule ledit héritage…
— Autrement, vous l’auriez refusé ?… De Bresles, au moral comme au physique, vous êtes toujours le même ! Votre séjour parmi des individus d’âme primitive vous a laissé tous vos raffinements de civilisé !