Une froide pluie d’automne battait les pavés, et, machinalement, Ghislaine contemplait les gouttelettes qui ruisselaient sur les vitres, lancées par le souffle du vent.
Elle était assise devant sa table à écrire, mais elle ne travaillait pas. Pensive, elle songeait devant le portrait de Josette qui ne quittait jamais son bureau, — non pas de la Josette de l’heure présente, mais de la fillette d’autrefois, celle qui, farouche d’abord, l’avait ensuite aimée avec tant de juvénile et passionnée tendresse.
C’était pour l’attendre et la ramener passer octobre en Bretagne qu’elle était à Paris depuis deux jours, puisque les derniers jours de septembre la lui ramenaient enfin !
Ah ! oui, enfin !… Ses six semaines de solitude lui pesaient d’autant plus qu’elle devait soigneusement veiller à ne pas le laisser soupçonner à Josette qui, alors, n’eût jamais consenti à la quitter. Or, par-dessus tout, elle souhaitait ne mériter en rien le reproche « d’accaparer » la jeune fille qu’en toute occasion la marquise de Maulde lui faisait entendre, ouvertement ou non !
Et, d’ailleurs, n’était-ce pas sagesse de chercher à s’habituer au vide immense que creuserait dans sa vie le mariage de Josette… Certes, toute la première, elle souhaitait voir devenir une heureuse femme, l’enfant qu’elle avait vraiment faite sienne par son affection, son dévouement de chaque jour, par le souci constant qu’elle avait eu du bien moral de cette âme et de cette pensée vierges.
Mais justement parce qu’elle lui avait donné, avec un oubli absolu d’elle-même, son existence solitaire, se refusant toute vision même d’une destinée autre tant que sa tâche maternelle ne serait pas achevée, elle pressentait l’angoisse de l’heure, — proche sans doute, — où l’enfant s’éloignerait d’elle, commencerait sa vie de femme, où alors elle-même demeurerait seule, avec la conscience impitoyable de sa jeunesse morte, ne sentant plus à toute minute, près d’elle, pour lui faire oublier son isolement, cette tendresse infinie, délicieusement confiante, de Josette qui l’avait consolée des tristesses et des déceptions de sa vie…
Un jour, jadis, le comte de Moraines lui avait déclaré qu’il était impossible qu’une femme de son âge pût être heureuse, n’ayant pour toute joie qu’un rôle maternel à remplir… Pourtant cela était arrivé… Pourtant les cinq années qui venaient de s’écouler avaient été pour elle lumineuses et douces parce qu’un cœur d’enfant s’était donné tout à elle, appelant jalousement le sien… Pourtant, pendant ces cinq années, elle n’avait jamais souhaité une destinée autre… Pas même été troublée par la tentation d’accepter les quelques dévouements qui s’étaient offerts à elle — devenue comtesse de Moraines ! — ni ceux qu’elle avait devinés attendre une simple parole d’encouragement pour s’avouer.
Peut-être, parce que la pensée décevante et ironique lui demeurait qu’elle ne les eût sans doute pas rencontrés si elle était demeurée l’institutrice Ghislaine de Vorges, une déclassée…
Rien n’avait pu effacer en elle, l’impression de dédain, un peu méprisant, pour les hommes, que sa jeunesse de femme lui avait imprimée dans l’âme. Alors elle avait dû les juger ; et ils lui étaient apparus de telle sorte qu’elle n’avait plus ni désiré ni rêvé leur amour dont elle avait mesuré la valeur…
Et c’est pourquoi, à ceux qui s’étonnaient qu’elle n’usât point de son talent d’écrivain pour écrire des romans, elle répondait avec un sourire, voilant l’ironie un peu amère de sa réponse, qu’elle se fût sentie tout à fait incapable de faire parler à ses héros, comme il convient, le langage de la passion…