Sourdement, un désir palpitait dans l’âme de Ghislaine pour que cela ne fût pas. Elle s’en aperçut soudain et un élan de volonté écrasa le souhait instinctif et frêle… Si Marc n’avait pas changé, s’il était vraiment demeuré tel qu’elle l’avait connu, à qui eût-elle pu mieux confier l’enfant qui lui était chère ?…

Elle murmura, les yeux arrêtés sur le petit portrait qui n’était plus qu’une ombre dans le crépuscule :

— Ce serait très bien s’il en était ainsi…

Oui, très bien. Ils étaient l’un et l’autre de bonne noblesse. La différence d’âge entre eux n’était pas de celles qui font une union disproportionnée, et Marc semblait maintenant avoir assez de fortune pour satisfaire toutes les exigences de Mme de Maulde sur ce point…

Alors pourquoi y avait-il en elle, au plus intime de son âme, le besoin presque douloureux d’être trompée en ces prévisions ?… Était-ce donc qu’elle souffrait égoïstement de voir se rapprocher le moment où elle perdrait l’enfant qu’elle appelait sa « petite Joie »… Ou bien redoutait-elle que celui qui la lui enlèverait fût précisément Marc de Bresles, son ami de jadis, le seul peut-être qu’elle eût souhaité voir venir à elle ?…

Là-bas, à Rothéneuf, quand elle avait reçu la causerie de Josette qui lui apprenait son retour en France, elle était devenue songeuse, ressaisie par un passé qu’elle avait cru mort, sans résurrection possible… Depuis des années, elle ne savait plus rien de Marc de Bresles. Et voici qu’il revenait tout à coup. Un jour, — éloigné ou proche, mais un jour qui arriverait sûrement, — elle le rencontrerait de nouveau… Peut-être, comme autrefois, la vie du monde les rapprocherait souvent… Peut-être, redeviendraient-ils, les amis qu’ils avaient été… Ou bien, au contraire, l’expérience leur prouverait que ce qui a été ne recommence jamais…

Dans la nuit grandissante du crépuscule d’automne, Ghislaine se rappelait comme elle avait rêvé à toutes ces choses, pendant la matinée bleue qu’elle avait laissée s’enfuir là-bas en Bretagne, sans avoir conscience des minutes, après qu’elle avait lu la lettre de Josette. Était-ce donc parce qu’elle songeait ainsi, enveloppée d’une clarté de soleil qui irisait divinement la mer, parce que l’air vibrant était saturé d’une odeur chaude de fleurs, parce que cette fête des choses l’enivrait un peu, qu’elle avait pu trouver tant de douceur à l’idée du retour de Marc de Bresles, qu’elle en avait ressenti une indéfinissable sensation d’espoir, délivrée, pour un instant du moins, du sentiment de son avenir solitaire ?…

Mais quand elle rêvait ainsi, elle ne pouvait prévoir qu’un hasard ironique allait tout d’abord rapprocher Marc de l’enfant dont elle avait façonné la jeune âme à l’image de la sienne ; si bien que cette enfant devait sentir, tout comme elle-même, la valeur de cet homme que les circonstances lui permettaient de connaître librement. Oh ! la vie, comme elle est plus forte que tous les désirs, les rêves, les espoirs ! Et jamais peut-être, plus qu’à cette heure, Ghislaine n’avait eu conscience de cette force…

Dans la pièce silencieuse, la pendule tinta, l’arrachant à elle-même. Elle regarda l’heure. Si tard déjà… A peine, il lui restait le temps de s’apprêter pour être à la gare à l’heure voulue.

Vite, elle passa dans sa chambre et mit rapidement ses vêtements de sortie. Puis, toute prête, comme elle finissait d’attacher son voile, elle aperçut, dans la glace, son image que les bougies de la cheminée éclairaient presque violemment ; et une seconde alors, avec des yeux sans indulgence, elle se considéra, se voyant telle sans doute que les autres la voyaient, très blonde, très svelte avec un buste finement épanoui, le visage un peu fatigué, pâli par l’épreuve de la vie qui l’avait creusé d’imperceptibles meurtrissures, avivées en cet instant par la pleine lumière, surtout autour des yeux dont le regard avait une profondeur mélancolique. Ah ! la jeunesse était loin !… si loin…