Distraite, elle avait suivi Mme de Maulde ; et ce fut par un effort de volonté que, s’arrachant à sa songerie, elle demanda, dès que la voiture les emporta :
— Vous souhaitez me parler, madame, qu’y a-t-il ?
— Il y a, ma chère, pour aller droit au but, — car nous n’avons qu’un instant à nous, — que je suis fort mécontente du parti pris de Josette de repousser tous les mariages qui lui sont offerts. C’est absurde ! Qu’attend-elle ? Que veut-elle ? Acquérir la réputation d’une poseuse qui ne juge personne digne d’elle, pour arriver tout bonnement un jour au personnage ridicule de fille montée en graine, comme disent les bonnes gens, si elle ne finit pas par épouser n’importe qui, n’ayant plus le choix. Puisque vous êtes la seule personne qu’elle daigne écouter, je vous serais très obligée de le lui faire comprendre… Elle a de nouveau refusé le marquis de Chambry, qui était un charmant garçon, de très bonne famille, de grande fortune, pourvu de brillantes relations, enfin de tout ce que peut souhaiter une femme…
— Qui ne demande à son mari ni grande intelligence, ni conception même vague de devoirs quelconques à remplir, ni goûts un peu élevés, ni souci de ne point gaspiller son existence dans des occupations stupidement frivoles de mondain désœuvré.
Presque avec âpreté, Ghislaine avait parlé. La marquise, dont elle attaquait ainsi les sympathies, la regarda, stupéfaite et irritée.
— Ah ! çà, Ghislaine, est-ce votre qualité de femme de lettres qui vous fait parler ainsi comme une anarchiste ?… Il est évident que si vous exprimez de telles opinions devant Josette, ses lubies n’ont plus rien d’étonnant ! Vous la détournez du mariage pour…
Ghislaine ne lui permit pas d’achever ; avec une sorte de gravité qui la domina, elle dit :
— Je la détourne, non du mariage, mais d’un mari qui ne la rendrait pas heureuse et qui ne serait pas digne d’elle.
— Digne d’elle ! En vérité, Ghislaine, que lui faut-il donc ? Vous la gâtez d’une façon déplorable et la transformez en ridicule petit spécimen d’orgueil féminin !… Eh bien, ma chère, si vraiment vous n’avez en vue que son intérêt, si vous ne souhaitez pas, comme on pourrait le croire, la garder près de vous pour vous distraire, trouvez-lui donc un mari qui ait l’heur de lui plaire en vous plaisant. Pour ma part, il y a, en ce moment, quelqu’un que j’en arrive à désirer lui voir épouser, c’est Marc de Bresles, qui paraît d’ailleurs la trouver assez à son goût…
— Marc de Bresles !