— Mon Dieu, oui. Je rends ici hommage à votre toute-puissance ! Josette subit aveuglément votre influence, et Marc m’a l’air d’avoir en vous une confiance non moins absolue… Vous pouvez donc, usant de votre tact, si vous voulez bien en prendre la peine, les diriger un peu vers le but que je souhaite… Et je vous le demande.
Il y eut un imperceptible silence ; et la marquise, étonnée, tourna la tête vers Ghislaine :
— Eh bien, ma chère, qu’avez-vous donc à vous montrer si absorbée ? Est-il excessif de solliciter votre concours pour préparer l’avenir de Josette ?
D’un geste inconscient, Ghislaine passa la main sur son visage, comme si elle eût voulu y effacer tout reflet même de sa pensée ; puis, arrêtant droit sur Mme de Maulde son regard de femme désormais sans illusions, elle dit simplement :
— Vous pouvez être certaine, madame, que je ferai toujours tout ce qui sera en mon pouvoir pour le bonheur et le bien de Josette…
Oui, tout. Et elle avait, en cette seconde, la pleine conscience que c’était l’absolue vérité qu’elle disait là. Mais, ni l’enfant tant aimée, ni son égoïste grand’mère, ni Marc, ni personne au monde ne devait jamais soupçonner quel obscur désir, elle obligeait ainsi à mourir en elle…
L’impérieux besoin de solitude qui l’étreignait dans les heures difficiles s’emparait d’elle, aigu à en devenir une souffrance. Mais elle n’avait pas encore le droit de s’y abandonner.
Et, rejetée de nouveau dans l’atmosphère de fête où l’amenaient les circonstances, elle joua bravement son personnage de femme du monde dans les salons encombrés, saturés de l’odeur forte des tubéreuses, où elle entrait à la suite de la marquise de Maulde. De nouveau, elle félicita la jeune épousée qui souriait, toute rose sous le nimbe de son voile ; elle répondit à tous les saluts, les hommages, les mots de bienvenue qui l’accueillaient ; elle jeta même un coup d’œil complaisant sur les splendeurs étalées de la corbeille devant lesquelles s’extasiaient les curieuses… Puis, consciente d’avoir, enfin, droit à sa liberté, elle sortit sans prendre congé de la marquise, tant elle redoutait de se voir encore retenue.
Dehors, la bise glaciale la fit frissonner, l’enveloppant toute. Machinalement, elle se mit à descendre l’avenue Friedland, qui s’allongeait devant elle. Impatiente, elle songeait, irritée contre elle-même :
— Pourquoi suis-je triste ainsi ? Pourquoi les paroles de Mme de Maulde m’ont-elles fait mal ?